Quand traduire ne suffit pas

L’interprétariat communautaire, ce pont entre les migrants et la Suisse

Le canton de Vaud apparaît en tête des statistiques suisses mesurant le nombre d’heures d’intervention dans le domaine de l’interprétariat communautaire, cet art de traduire tout en apportant une dimension culturelle. Et pourtant, ce service est encore méconnu des professionnels auxquels il s’adresse, ainsi que du grand public. Découverte. Texte: Julie Kummer

La scène est plus banale qu’on ne le croit. Un patient maîtrisant peu la langue française se rend chez le médecin. Ce dernier lui annonce qu’il a du diabète. En face, la personne s’effondre. Comme si on venait de lui annoncer le pire. Il manque alors au professionnel les clés, non seulement au niveau de la langue, mais aussi culturelles, pour décrypter la situation et réagir de la bonne manière. « Dans mon pays, en Croatie, à la campagne, il arrive que des gens meurent du diabète. Soit par un manque d’accès aux soins, soit par un manque de moyens, explique Gordana Pape, interprète communautaire pour l’association vaudoise Appartenances. C’est là que le rôle de l’interprète est primordial. En aidant le migrant à expliquer sa représentation de la maladie, le professionnel pourra adapter sa manière de faire. Nous amenons les deux personnes à se comprendre mutuellement ».

Que ce soit dans le domaine social, juridique, administratif, de la santé ou de la formation, les interprètes communautaires agissent comme des ponts entre deux langues et deux cultures. « Ce n’est pas quelqu’un qui va donner des réponses, mais qui va plutôt proposer des pistes au professionnel. Ce dernier peut les suivre ou non, afin que le migrant lui donne sa propre représentation », ajoute celle qui exerce maintenant depuis plus de vingt ans. Cette profession se pratique donc toujours en compagnie de deux autres acteurs, dans une configuration appelée trialogue.


Exemple d'un trialogue entre Gordana Pape, interprète communautaire, un patient et sa psychologue.

Le trialogue, une mélodie qui se joue à trois instruments

Dans le cadre d’un trialogue, il y a tout d’abord le professionnel, qui va faire la demande pour obtenir un interprète et qui va en prendre les frais à sa charge. Le tarif s’élève à 75 francs de l’heure, plus frais de déplacement, et bénéficie d’un soutien financier, notamment par le Programme d’intégration cantonal. « Le professionnel est une personne qui est confrontée à des personnes migrantes envers lesquelles elle se sent parfois déroutée pour faire son travail, comme elle en a l’habitude. Comme par exemple une enseignante qui se retrouve face à des parents non-francophones pour leur expliquer le système scolaire vaudois ou à quoi sert « l’agenda scolaire ». Ces deux interlocuteurs n’ont ni référence, ni représentation, ni langue en commun », expose Isabelle Fierro, responsable du secteur Interprétariat communautaire à Appartenances. Les médecins du CHUV, par exemple, font chaque année un peu plus appel aux interprètes professionnels. « Une troisième personne dans une consultation permet de mieux comprendre les gens, d’avoir des informations sur des aspects culturels et d’avoir un second regard, ce qui est enrichissant en psychiatrie clinique. Mais le discours se fait en plusieurs étapes et est donc forcément transformé. Nous ne sommes pas toujours sûrs de tout comprendre et cela prend aussi plus de temps », confie Laurent Michaud, responsable de l’unité urgences et crise du Service de Psychiatrie de liaison du CHUV.

Il y a ensuite la personne migrante, qui possède une connaissance plus ou moins bonne de la société suisse et qui, pour comprendre le fonctionnement de cette dernière et accéder aux différents services de base, peut avoir besoin de soutien. Le but est de faciliter son intégration. L’interprète quant à lui est en principe une personne qui a fait l’expérience de la migration elle aussi, qui connaît bien les réalités du pays d’origine et du pays d’accueil, ainsi que les deux langues. « Il faut savoir que la culture du migrant pour lequel on traduit ne sera jamais strictement la même que la nôtre. Je suis croate mais je traduis pour des Serbes ou des Bosniaques qui parlent la même langue que moi. On parle alors d’interculturalité. Nous favorisons l’émergence d’une nouvelle culture, en mélangeant celle du pays d’origine et celle du pays d’accueil », raconte Gordana Pape, interprète brevetée.

Portrait de Gordana Pape, interprète communautaire

Une confiance aveugle

La confiance entre les trois acteurs du trialogue doit être totale. Si l’interprète et le migrant sont issus d’une même petite communauté, comme les Erythréens lausannois par exemple, des craintes de divulgation des information privées au sein de cette dernière peuvent surgir. Avant tout rendez-vous qui comprendra un trialogue, les interprètes prennent le temps de rappeler qu’ils sont soumis au secret professionnel et de discuter de ce qui va être dit. Dans l’idéal, le médecin, le psychologue ou tout autre professionnel fait de même avec l’interprète, afin qu’il puisse se préparer, par exemple, à annoncer un diagnostic grave. « Il faut privilégier les moments avec les interprètes avant et après les entretiens. Cela permet d’apprivoiser les aspects techniques : favorise-t-on l’interruption ou laisse-t-on parler l’interprète plus longtemps au risque de perdre des informations ? Le but est de tous parler la même langue ainsi que de pouvoir débriefer ensuite », affirme Laurent Michaud.

Ces débriefings sont aussi nécessaires pour que les interprètes ne ramènent pas chez eux les situations difficiles auxquelles ils sont confrontés dans les séances de thérapie, par exemple. Ayant la plupart du temps passé par un parcours migratoire similaire à celui du patient, il se peut que l’interprète s’identifie de trop près lorsque des thèmes sensibles pour lui sont abordés. « Une recherche dans les pays nordiques a montré que passablement d’interprètes souffraient de problèmes somatiques lorsqu’ils n’avaient pas d’espace pour élaborer leur vécu. Il y a donc des supervisions par les coordinatrices d’Appartenances, des rencontres entre interprètes ou des moments à la fin d’une consultation qui sont organisés », expose Jean-Claude Métraux, psychiatre et co-fondateur d’Appartenances.

Entretien avec Music Suljo, qui suit une thérapie avec une interprète

Les patients chargent parfois les interprètes de poids très lourds. Ils leur prêtent alors le rôle de psychologue. Quand l’OFSP a décidé de coordonner l’interprétariat communautaire en Suisse, ce qui a donné naissance à l'association suisse pour l'interprétariat communautaire et la médiation interculturelle INTERPRET, en 1999, il a mis en évidence les différents rôles de l’interprète. « Il y a tout d’abord la traduction mot-à-mot, qui est quasiment impossible, puis la traduction restituant le sens, où l’interprète ne se contente pas de dire « Votre enfant va aller en classe de développement », mais va expliquer le concept. Il peut aussi être l’avocat du patient, quand il prend sa défense parce que ses droits ne sont pas respectés. Et finalement, il peut contribuer, comme « co-thérapeute », à comprendre le sens des symptômes dans son cadre culturel », liste Jean-Claude Métraux.

Vaud en tête des statistiques

Lorsqu’on demande à Michael Müller, secrétaire général d’INTERPET, comment il explique que le canton de Vaud soit celui où le plus d’heures d’intervention dans le domaine de l’interprétariat sont enregistrées, il répond sans hésitation. « La raison, c’est Appartenances. C’est une association très active, depuis très longtemps, qui utilise aussi des interprètes dans ses services internes, pour la psychothérapie ou d’autres projets. C’est aussi cette association qui a pris l’initiative de former ses interprètes ». Appartenances a été créée en 1993, à Lausanne, par un groupe de médecins, psychologues et travailleurs sociaux qui souhaitaient une nouvelle approche sur le travail avec les migrants. Sa spécificité a été de réunir trois réflexions sur le thème. Une réflexion thérapeutique en mettant en place un espace de consultation, une approche communautaire avec l’idée que les communautés précarisées puissent récupérer un pouvoir d’action sur le destin collectif et finalement un groupe de femmes. « L’idée était de favoriser la rencontre entre les migrants et la société d’accueil. La problématique de la langue est alors apparue comme évidente », explique Jean-Claude Métraux.

En 1996, la première formation suisse pour l’interprétariat communautaire est mise en place par Appartenances. Une quizaine d’interpètes y travaillent alors sur appel. Aujourd’hui, l’équipe vaudoise est composée de 130 personnes, dont une grande majorité de femmes, couvrant soixante langues. La formation reconnue comporte deux modules, l’un où il s’agit de travailler sur les rôles de l’interprète, sur sa propre histoire de migration, et un second qui permet de s’orienter dans les structures des domaines de la santé, de l’éducation, de la justice et de comprendre comment fonctionnent le système social ainsi que les institutions suisses. Depuis cette année, un module est aussi consacré à la médiation interculturelle en particulier. Dans ce cadre, l’interprète travaille seul et accompagne le migrant dans des démarches administratives. « J’ai accompagné une dame qui vient d’obtenir la nationalité suisse et pourra voter pour la première fois. Elle parle désormais assez bien français, mais avait besoin que je lui explique la procédure pour voter par correspondance », raconte Gordana Pape, qui fait partie des interprètes ayant obtenu le brevet fédéral mis en place en 2009.


Jean-Claude Métraux, co-fondateur d'Appartenances

Et dans les autres cantons ?

Dans les années ’90, cette préoccupation a émergé ailleurs en Suisse. EPER à Bâle, la Croix Rouge à Genève et l’Hôpital de l’île à Berne ont voulu favoriser l’accès aux soins pour les migrants, en facilitant le problème de la langue. Selon les statistiques d’INTERPRET, les différences au niveau de la demande d’interprétariat communautaire sont cependant assez importantes entre les cantons, qui disposent tous d’une structure différente. « Cela dépend de plusieurs facteurs. Tout d’abord, dans le canton de Vaud, Appartenances fait un gros travail pour promouvoir ses activités au sein des institutions de la santé, du social et de la formation. Il y a des questions plus pratiques aussi. Dans le Jura par exemple, peu de langues sont proposées et les interprètes, mandatés par Caritas, doivent se déplacer depuis Fribourg. A Genève, la Croix Rouge a été longtemps extrêmement réticente à inscrire ses inteprètes aux formations reconnues sur le plan fédéral», relève Jean-Claude Métraux. La demande est aussi proportionnelle à la population migrante présente dans chaque canton.

  • Le nombre d'heures d'intervention dans les différents services d'interprétariat en Suisse, en 2014

  • Les chiffres d'Appartenances en 2104

  • Le nombre d'heures d'intervention dans les différents domaines en Suisse, en 2014.

  • Les dix langues les plus interprétées en Suisse, en 2014

  • Classement des langues les plus interprétées dans le canton de Vaud, en 2014.

  • Les heures d'intervention d'Appartenances dans le domaine de la santé en 2014.

  • Les heures d'intervention d'Appartenances dans le domaine du social en 214.

Même dans le canton de Vaud, où les demandes sont élevées, les services des interprètes sont encore trop souvent mal connus et le recours aux proches pour effectuer la traduction trop fréquent. En 2014, les statistiques suisses d’INTERPRET montrent que le domaine de la formation ne mobilise que 12% des heures d’intervention en matière d’interprétariat communautaire, contre 58% pour le domaine de la santé. A l’école, les enfants se retrouvent souvent à faire le relais entre des parents non-francophones et l’enseignant. Lorsqu’il s’agit d’aborder les difficultés scolaires ou comportementales de l’élève, le problème de la traduction faite par lui-même paraît évident. « Les enfants apprennent plus vite le français et sont donc souvent sollicités pour accompagner leurs parents dans le cadre d’entretiens divers. C’est tout d’abord problématique car l’enfant porte des choses très lourdes qui ne devraient pas le concerner. De plus, cela lui confère un certain pouvoir sur ses parents. L’enfant décide, organise et devient tout-puissant. On appelle cela la parentification », explique Gordana Pape. Pourtant, la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) alloue chaque année un budget – 200'000 francs en 2014 - pour le financement des interprètes communautaires. « Cette somme est indépendante du budget du fonctionnement de l’établissement scolaire, afin qu’elle ne soit pas investie dans un autre projet. Nous essayons au maximum d’éviter la traduction par les jeunes. Mais il peut exister de petits entretiens où ils peuvent faire le lien entre la famille et l’enseignant. La décision doit être prise avec bon sens et il est nécessaire de faire appel à un interprète lorsque la situation est délicate », relève Serge Martin, directeur général adjoint et responsable de la direction pédagogique du DGEO. Ce dernier note encore deux éléments qui pourraient expliquer cette faible demande : la lenteur de la démarche administrative visant à obtenir un interprète dans les situations d’urgence, mais aussi le fait qu’une forte proportion d’élèves issus de la migration signifie aussi une forte présence d’adultes de la même communauté pouvant servir de traducteur.

Au CHUV, le système historique de traduction prend la forme d’un recours aux personnes bilingues travaillant sur place. Le personnel dispose d’une liste où ces collaborateurs sont répertoriés et peut y faire recours en cas d’urgence. Ces personnes bénéficient d’une formation où elles apprennent à gérer les aspects émotionnels, ainsi qu’à connaître les limites au-delà desquelles il faut faire recours à un interprète d’Appartenances. Le règlement interne l’exige à partir du moment où la situation est complexe, qu’il s’agit d’un diagnostic grave, d’une problématique sentimentale ou lorsqu’il faut donner une explication médicale. « Il y a encore des gens qui n’y recourent pas assez. Plusieurs facteurs peuvent en être la cause. Tout d’abord, il n’est pas forcément évident d’avoir une troisième personne présente lors des consultations. Ensuite, il y a une certaine inertie des pratiques. Et enfin, il est difficile de faire circuler des informations dans une structure regroupant 10'000 employés », note Orest Weber, chef de projet de recherche en psychiatrie de liaison et responsable de l’interprétariat au CHUV. Reste que les médecins privilégient chaque année un peu plus le recours aux interprètes formés, notamment grâce à une sensibilisation nouvelle à la thématique dans le cadre des cours de médecine. « Il s’agit maintenant de stabiliser et de pérénniser. Un projet pilote d’interprétariat téléphonique en cas d’urgence est actuellement en cours dans quelques services comme la psychiatrie, les urgences ou la pédiatrie », ajoute Orest Weber.

Remboursé à l’avenir ?

« La nécéssité de l’interprétariat communautaire est reconnue au niveau fédéral, mais pas encore suffisamment. Et j’espère vraiment qu’un jour, les assurances seront d’accord de prendre en charge les frais d’interprétariat », confie Gordana Pape. Pour convaincre les médecins qui pratiquent dans le privé, plus frileux, ainsi que tous ceux qui hésitent à faire recours aux interpètes professionnels, Appartenances souhaiterait que ce vœu se réalise. Selon l’interprète d’origine croate, les assurances elles-mêmes auraient tout à y gagner. Elle cite le cas de cet homme non-francophone qui avait des brûlures d’estomac, et qui a mimé des vomissements au médecin pour lui expliquer son problème. Ressorti avec des médicaments contre lesdits vomissements, le patient a dû consulter à nouveau quelques jours plus tard, en compagnie d’une interprète. « Une consultation plus des médicaments que l’assurance doit payer pour rien, déplore-t-elle. J’ai été amenée à reprendre la situation d’une femme, souffrant d’importants problèmes de santé psychique dus à de la maltraitance conjugale, qui ont nécessité un arrêt de travail. L’assurance perte de gain finançait son suivi psychothérapeutique. C’était son mari qui l’accompagnait jusque-là en séances pour traduire. Quand la thérapeute a eu connaissance des problèmes conjugaux, elle a obtenu que l’assurance perte de gains prenne en charge les frais d’interprétariat professionnel. Après une année financée par l’assurance et de très bons résultats, c’est la psychiatre elle-même qui a décidé de continuer à prendre les frais à sa charge ». Une dépense, donc, qui ferait faire des économies à tous. « C’est dommage, car on fait souvent appel à nous tardivement, quand il y a déjà un conflit ou un malentendu. Nous aurions certainement pu l’éviter en ayant un interprète depuis le début. L’interprète ne règle pas tous les problèmes, loin de là, mais il y a beaucoup de situations difficiles qui pourraient être désamorcées », conclut Gordana Pape.

Texte: Julie Kummer - 24heures.ch